De l’info sans info… Mar22

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De l’info sans info…

InfosOu quand l’info tue l’info… Il n’y a pas de mots pour décrire l’horreur des meurtres de ces derniers jours. La consternation, la colère, l’horreur.  Les hommages de la nation ont tentés d’exprimer l’émotion suscitée par les évènements. La campagne présidentielle qui occupait toute les ondes depuis des jours s’est effacée presque religieusement. Je n’aurai pas la prétention de penser qu’en tant que père,  israélite de surcroit et ancien militaire, je puisse être touché plus qu’un autre. Les mots du chef de l’état étaient justes : Ce sont nos enfants qui ont été tués.

Mohamed Merah, l’assassin de moins en moins présumé est mort. Au-delà de l’émotion, Je veux dénoncer le traitement de l’information par l’ensemble des médias. Et particulièrement par les deux chaines d’information continue BFM et I TELE. Depuis des années l’information a laissé place à une forme de spectacle. De scénarisation de l’information. La catastrophe planétaire devient une séquence émotion au même titre que l‘anniversaire du Téléthon. Le journal semble parfois s’établir sans aucun ordonnancement hiérarchique ou thématique, alternant séquences heureuses et sujets noirs et tend à devenir un magazine. La télévision d’aujourd’hui ayant à faire à une génération de zappeur, deux impératifs se mettent alors en place : retenir l’attention et réagir au plus vite. A la trappe donc l’enquête et l’analyse. Le nouveau défi n’est plus celui d’instruire, d’informer, mais de faire de l’audience, de garder le téléspectateur captif jusqu’aux messages publicitaires »,  quitte à « rameuter les foules » et plaire au plus grand nombre. Coupures dont la plupart n’ose même pas appeler par son nom, évoquant pudiquement « Une pause » Ce qui permet d’avoir une réclame sur les couches culottes pour les enfants qui sont encore en vie…ou le dernier site de rencontre, car après tout après la guerre il y à l’amour.
Que les journalistes fassent preuve de partialité, d’une soumission médiocre aux puissants et aux célèbres, d’une intense flagornerie des dirigeants du moment est naturel : c’est ainsi qu’ils protègent leur emploi. Ici encore, passons. Ce qui est insupportable, c’est le corpus même de leurs propos. C’est le répétitif « mesdames-messieurs-bonsoir-voici les titres que nous allons développer pour vous dans cette édition », suivi d’un déluge de « nouvelles » sans intérêt, sans portée et sans utilité.
Quand l’actualité est chargée, on a droit, dans l’ordre, à : « le jeune Thomas X a obtenu avec brio son permis de conduire, une sardine a été pêchée dans l’embouchure de la Seine, madame Y a été chez le coiffeur, etc., etc., etc. », chaque « sujet » étant généralement suivi d’une « enquête sur le terrain » à la fois instructive et passionnante. (Le monde 25 mai 2007)

En 2008 un article évoquait cela : (La Télévision Française et le Traitement de l’Information 24 mars 2008) reprenant en sous-titre une citation d’Anton Tchekov, (1903) « Ce n’est pas Gogol qu’il faut abaisser jusqu’au peuple, c’est le peuple qu’il faut rehausser jusqu’à Gogol. »
La grande hypocrisie des pouvoirs médiatiques, économiques et politiques est de prétendre vouloir répondre à la demande, aux besoins, aux attentes du client-spectateur-électeur. En réalité ces pouvoirs ne prennent pas en compte une demande mais impose cette demande, la crée de toute pièce en faisant croire au spectateur qu’il a besoin ou qu’il désire voir ce qu’on veut bien lui apporter sur un plateau. Prétendre que le public ne souhaite que des chanteurs de la Star Academy et des voiture qui brûlent sur son écran est plus qu’un mensonge, c’est une manipulation de l’opinion, c’est la ferme volonté d’abaisser le peuple à Coca-Cola et de refuser de l’élever à Gogol.
La critique que l’on peut faire du traitement réservé aux évènements de ces derniers jours ne fait qu’accentuer cette analyse. Elle peut se résumer à cette phrase : «  Je ne sais rien mais je dirai tout » Tout et n’importe quoi, plutôt que le silence radio.

« Ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’on doit fermer sa gueule… C’est à voir…

En studio, ça ne vaut pas plus cher. L’essentiel, sur le drame quel qu’il soit, dont on n’a ni le son, ni l’image, c’est de montrer sa douleur de journaliste compassionnel. À l’instar de cette présentatrice de LCI qui, à 8 heures pile, se souvient soudain qu’il ne faut pas servir aux clients le sourire formaté standard au moment de dire bonjour, et affaisse brutalement, face caméra, la commissure des lèvres pour prendre un air de circonstance.

Après l’émotion, place à l’information. Ou à ce qui en tiendra lieu. En l’occurrence, de la bribe de néant, sur laquelle on brode et rebrode. Promis, vous saurez tout sur le Rien.

En temps ordinaire, on s’énerve parce que les médias devraient avoir des choses passionnantes à nous dire, et qu’ils ne nous disent pas grand-chose. Alors, quand ils doivent tenir l’antenne H 24 et qu’ils n’ont vraiment rien à dire, là, c’est la catastrophe.

Ce dernier paragraphe est extrait presque mot pour mot d’un article du Causeur (http://www.causeur.fr/vol-447-information-en-deuil,2501) du 02 juin 2009 sur la disparition du vol Rio-Paris. Il colle étrangement au traitement de l’information depuis 3 jours. Cela pourrait presque paraitre anecdotique si ça ne cachait pas une forme de censure moderne qui consisterait à noyer les informations essentielles dans un déluge d’informations insignifiantes diffusées par une multitude de médias au contenu semblable. Cela permet d’avoir toutes les apparences de la pluralité et de la démocratie.

Toute la subtilité de la censure moderne réside dans l’absence de censeurs. Ceux-ci ont été efficacement remplacés par la « loi du marché » et la « loi de l’audience ». Par le simple jeu de conditions économiques habilement crées, les chaines n’ont plus les moyens de financer le travail d’enquête du vrai journalisme, alors que dans le même temps, le reality-show et les micros-trottoirs font plus d’audience avec un coût de production réduit. Même les évènements importants sont traités sous un angle « magazine », par le petit bout de la lorgnette. Ainsi, un sommet international donnera lieu à une interview du chef-cuistot chargé du repas, à des images de limousines officielles et de salutations devant un bâtiment, mais aucune information ni analyse à propos des sujets débattus par les chefs d’états. De même, un attentat sera traité par des micros-trottoirs sur les lieux du drame, avec les impressions et témoignages des passants, ou une interview d’un secouriste ou d’un policier.

Tous les psychologues et spécialistes des neurosciences savent que la mémorisation des informations par le cerveau se fait d’autant mieux que ces informations sont présentées de façon structurée et hiérarchisée. La structuration et la hiérarchisation de l’information sont aussi des principes de base enseignés à tous les étudiants en journalisme. Or depuis 10 ans, les journaux télévisés font exactement le contraire, en enchainant dans le désordre des sujets hétéroclites et d’importance inégale, comme si le but recherché était d’obtenir la plus mauvaise mémorisation possible des informations par le public.

Une population amnésique est en effet beaucoup plus facile à manipuler…

En guise de conclusion je ne résiste pas au plaisir de reprendre les paroles d’une chanson de M. Fugain (Paroles en attente d’une autorisation des ayants droit, je m’engage à en retirer l’affichage en cas de demande de leur part.)

Qui c’est qui est très gentil
(Les gentils)
Qui c’est qui est très méchant
(Les méchants)
Qui a tous les premiers prix
(Les gentils)
Qui roupille au dernier rang
(Les méchants)
Qui fait des économies
(Les gentils)
Et qui gaspille son argent
(Les méchants)
Qui c’est qui vend des fusils
(Les gentils)
Qui c’est qui s’retrouve devant
(Les méchants)

Mais ça c’est une autre histoire…